Le large / Traversée Galice-Açores

20 Mai – Vila Franca do Campo – Sao Miguel – Açores (Extrait du livre de bord)

Le voyage au large…Il y a l’idée que tu t’en fais, ce que tu prévois de faire…et ce que tu fais vraiment.

J’avais prévu de faire chaque jour une aquarelle de la mer. Bon, finalement j’ai fait 3 gribouillons au stylo bic dans mon carnet.

J’avais prévu 4 ou 5 bons bouquins à lire pendant mes quarts. Je n’en ai lu qu’un seul, heureusement il était magnifique. (Ultramarins – de Mariette Navarro)

On avait prévu d’se faire les quelques bons p’tits plats préparés par Titine pour la traversée. J’ai bouffé du riz blanc et des noodles au p’tit déjeuner.

J’avais prévu de travailler mes chants de fado portugais. Finalement « la maman des poissons » avec mon fils sur le pont ça suffisait bien.

Je pensais apprendre les noms des constellations mais j’ai fixé la girouette tout du long.

C’est qu’il y a eu du vent, nom de nom, et de la mer, de la bonne houle bien serrée, bien cassante. La traversée fût harassante mais Lady Flow nous a montré qu’elle était taillée pour. Notre copain Seb (Sébastien Roubinet) qui s’est proposé de nous router, nous avait prévenu : « le créneau est bon, ce sera raide au début, inconfortable tout du long, mais vous trouverez pas mieux en cette saison. » Et il avait raison. La houle ne nous a pas lâché, mais le vent non plus et la Lady a bombardé à 6-7 kts de moyenne.

Galice-Açores en 6 jours !

Nous voici donc sur l’archipel pour quelques jours de repos avant d’accorder le piano et débuter la tournée !

HEADING SOUTH

With my little temper from the bogs, I always considered that heading South would be like putting water in my wine…or worse, syrup in my Guinness ! Since the beginning of Pianocean, I have only had two headings: North and West. My favorite: Northwest. And despite the malice of the weather there, we went there, to find the malice of the people there. Two seasons on the west coast of Ireland, one season in the Scottish Hebrides. I was at home there, tacking between the black cliffs lined with purple heather, gulping down Guinness like milk, swallowing all the songs and all the stories that our Celtic cousins delight in to tell about. Gaelic is my music, bogs are my dance floor.
Carried by the currents and my eternal credo “To the North, to the North, higher! », we continued the road: Orkney, Shetlands then Norway and its 1000 Miles of winding coast all the way up to Lofoten. But I quickly understood that we were no longer in Celtic land…that the North, here, had all its rights…modesty, distance, cold. And the songs, it was not in the pubs that you would have to look for them but in the depths of the glaciers.
We paid dearly for this dazzling nature. Abused by the polar weather leaving us almost no respite, behind closed doors under the pooring rain, bringing out the piano between two hailstones… we ended up threadbare, wrung out, very damaged. We had to decide: Wouldn’t a bit of the South do us good?
I was petrified by the dilemma. I now think back of my friend Soizic, a painter and sailor, telling me something like : “When it comes to the sea, you have to immediately isolate what has to do with pride… and put it aside”. I see myself brandishing my itinerary: “To the North, to the North, Lofoten, Iceland, Greenland! “. Very proud…
It was then that I understood that going to the South also meant stepping completely out of my comfort zone. No Samuel Beckett, no stout by the peat fire and tweed paddys in the Azores. It’s not my culture, not my roots, I have no landmarks.
And so, Marieke, since when do we travel to find what we know? And an itinerary, it’s good to have one… it’s even better to know how to deviate from it.
So, is it decided? Are we heading south?
Oh I miss you already, my Sean-nós, my dear Irish songs…
By the way, how do you say “Sean-nós” in Portuguese?
Well, we say “Fado”:
“Fado was born one day
where the wind barely blew
And where the sky extended the sea
At the prow of a sailboat
In a sailor’s chest
Who, being sad, sang”
I don’t need more. And I can well arrive there with my nostalgia for Eire and Alba stuck to the skin.
The Azorean is as knowledgeable in nostalgia as the Scottish in whiskey.
They, the people of the “Saudade”, this untranslatable feeling, this void left by those we love and who are far away…and which we fill with music, and which we fill with poems so that it be less gaping.
“Saudade is missing all the things that make us complete”. The Azores. The people who invented a double-hearted instrument, in their image, the Viola da Terra: two hearts, twelve strings, melodies to cross the oceans and find each others.
A people who invented such an instrument can only be exciting.
“Yes, we still have two hearts One that stays And one that leaves” they say.
I could have written that chorus.
People of the archipelagos, pdouble-hearted people, the wind has just turned… You will soon hear a piano tune carried by the trade winds.
🖌Poster by the amazing painter-sailor S

CAP AU SUD

Avec mon p’tit caractère trempé des tourbières, j’ai toujours considéré que mettre du Sud dans mon cap, ce serait comme mettre de l’eau dans mon vin…ou pire, du sirop dans ma Guinness ! Depuis le début de Pianocean, je n’ai eu que deux caps : Nord et Ouest. Mon préféré : Nord-Ouest. Et malgré la malice de la météo là-bas, on y est allé, pour trouver la malice des gens de là-bas. Deux saisons sur la côte ouest de l’Irlande, une saison dans les Hébrides écossaises. J’étais chez moi là-bas, à tirer des bords entre les falaises noires bordées du violet des bruyères, à engloutir les Guinness comme du p’tit lait, à avaler toutes les chansons et toutes les histoires que nos cousins celtes se délectent à raconter. Le gaélique est ma musique, les tourbières mon tapis de danse.
Portés par les courants et mon éternel crédo « Au Nord, au Nord, plus haut ! », on a poursuivi la route : Orcades, Shetlands puis la Norvège et ses 1000 Milles de côte sinueuse jusqu’aux Lofoten. Mais j’ai vite compris que nous n’étions plus en terre celte…que le Nord, ici, avait tous ses droits…la pudeur, la distance, le froid. Et les chansons, ce n’était pas dans les pubs qu’il faudrait les chercher mais au plus profond des glaciers. On a payé cher le prix de cette nature éblouissante. Malmenés par la météo polaire ne nous laissant presque aucun répit, en huis-clos sous l’averse sortant le piano entre deux grêlons…on a fini élimés, essorés, bien abîmés. Il a fallu se décider : Est-ce qu’un peu de Sud ne nous ferait pas du bien ?

J’étais pétrifiée par le dilemme. Je repense maintenant à ma copine Soizic, peintre et navigatrice, me disant quelque chose comme : « Quand il s’agit de la mer, il faut tout de suite isoler ce qui tient de la fierté … et le mettre de côté ». Je me revois, brandissant mon itinéraire : « Du Nord, du Nord, Lofoten, Islande, Groenland ! ». Toute fière…
C’est alors que j’ai compris qu’aller au Sud, c’était aussi sortir complétement de ma zone de confort. Pas de Samuel Beckett, de stout près du feu de tourbe et de paddys en tweed aux Açores. Ce n’est pas ma culture, pas mes racines, je n’ai aucun repère.

Et alors, Marieke, depuis quand on voyage pour trouver ce que l’on connaît ? Et un itinéraire, c’est bien d’en avoir un… c’est encore mieux de savoir s’en écarter.
Alors, c’est décidé ? On va faire cap au Sud ?

Oh vous me manquez déjà, mes Sean-nós, mes chers chants irlandais…
D’ailleurs, comment on dit « Sean-nós» en portugais ?
Et bien, on dit « Fado » :

« Le Fado est né un jour
Où le vent soufflait à peine
Et où le ciel prolongeait la mer
Au bastingage d’un voilier
Dans la poitrine d’un marin
Qui, étant triste, chantait »

Il ne m’en faut pas plus. Et je peux bien débarquer là-bas avec ma nostalgie d’Eire et d’Alba collée à la peau. L’açoréen s’y connaît en nostalgie comme l’écossais en whisky. Eux, le peuple de la « Saudade », ce sentiment intraduisible, ce vide laissé par ceux que l’on aime et qui sont loin…et que l’on rempli de musique, et que l’on comble de poèmes pour qu’il soit moins béant. « Saudade is missing all the things that make us complete ». Les Açores. Le peuple qui a inventé un instrument à double-cœur, à son image, la Viola da Terra : deux cœurs, douze cordes, des mélodies pour traverser les océans et se retrouver. Un peuple qui a inventé un tel instrument ne peut qu’être passionnant.

« Yes, we still have two hearts
One that stays
And one that leaves » disent-ils.
J’aurais pu écrire ce refrain.

Gens des archipels, peuple à double-cœur, le vent vient de tourner… Vous entendrez bientôt comme un air de piano porté par les alizés.

🖌Affiche signée Soizic Seon, peintre-navigatrice qui s’y connaît en lumières de mer !

Episode #4 – Song of the books

(English version below)

Dans l’épisode #4 diffusé fin février, vous pouvez découvrir le magnifique travail de Soizic Séon, peintre-navigatrice du projet Honky Tonk Sail. Nous avons eu le plaisir de collaborer ensemble pour cet épisode évoquant l’hitoire de la chanson «Amhrán na Leabhar », chant gaélique pêché le long des côtes irlandaises.

D’autres collaborations avec Soizic sont en route, on a hâte de vous les dévoiler ! En attendant, je vous invite à découvrir son univers sur son site : https://soizicseon.fr/

« Egalement connue sous le nom de Cuan Bhéil Inse ou Chanson des livres, Amhrán na Leabhar est une célèbre «épopée traditionnelle» écrite par le poète Kerry Tomás Rua Ó Súilleabháin (1785-1848).  Sous la domination britannique, la langue irlandaise a décliné car elle a été bannie de la vie publique (écoles, tribunaux, etc.) et les enfants ont été enseignés en anglais. Cependant, des écoles secrètes illégales ont été créées (…), où les enfants apprenaient en langue irlandaise.  Ó Súilleabháin avait été maître d’école remplaçant dans l’une de ces écoles à Caherdaniel mais a été muté à Portmagee (Co. Kerry) lorsqu’un autre maître d’école a été nommé au poste permanent. En partant, il a placé ses livres précieux pour le transport sur un bateau allant de Derrynane à Goleen (Góilín, port de Valentia), alors qu’il voyageait lui-même par la route. Le bateau a heurté un rocher et a été perdu, tragiquement, avec la collection inestimable de livres irlandais. Cette complainte solitaire et désolée reflète le désespoir de cette époque. » M. Máire Ní Shúilleabháin 

AN AMAZING ARTISTIC COLLAB’ !

In episode #4 broadcasted end of February, you can discover the magnificent work of Soizic Séon, painter-navigator of the Honky Tonk Sail project. We had the pleasure of collaborating together for this episode evoking the story of the song “Amhrán na Leabhar”, a Gaelic song caught along the Irish coast. 

Other collaborations with Soizic are on the way, we can’t wait to reveal them to youhttps://www.youtube.com/watch?v=QMH5dl9wCIY&t=373s! In the meantime, I invite you to discover her universe on her website: https://soizicseon.fr/

« Also known as Cuan Bhéil Inse or Song of the Books, Amhrán na Leabhar is a famous ‘traditional epic’ written by Kerry poet Tomás Rua Ó Súilleabháin (1785-1848). Under British rule the Irish language went into decline as it was banned out of public life (schools, courts etc), and children were taught through English. However, illegal secret schools known as hedge-schools were set up for Catholic children (as a response to the prohibition of Catholic education in the country and the failure of the government – English and Protestant – to provide schools of any sort for the Catholic majority), where children were taught through the Irish language. Ó Súilleabháin had been acting-schoolmaster in one of these hedge schools at Caherdaniel but was forced to transfer to Portmagee (Co. Kerry) when another schoolmaster was appointed to the permanent position. As he was leaving, he placed his treasured books for transport on a boat going from Derrynane to Goleen (Góilín, Valentia Harbour), while he himself travelled by road. The boat struck a rock and was lost, tragically along with the priceless collection of Irish books. This lonely and desolate lament reflects the despair of those times. » M. Máire Ní Shúilleabháin 

Episode #1

Le premier épisode de la série de mini-documentaires “Itinéraire-s d’une chanson” sera diffusé ce soir à 21h sur la chaîne Youtube ! Dans cet épisode, vous suivrez l’itinéraire de la chanson “Lettre du cercle polaire”.

The first episode of the mini-documentary series “Itinéraire-s d’une chanson” will be broadcast tonight at 9 p.m. on the Youtube channel! In this episode, you will follow the route of the song “Letter from the Polar Circle”.

Cette vidéo a été réalisée avec le soutien de l’ADAMI : https://www.adami.fr/

Itinéraire-s d’une chanson / Itinerary-ies of a song

(english version below)

Une web série Pianocean – De Novembre 2022 à Mai 2023

Pianocean vous invite cet hiver au coeur du projet : les chansons. Chaque mois, un mini documentaire retracera le processus de création d’une chanson. Vous découvrirez ce qui l’a inspirée, les étapes de son écriture et de sa mise en musique, les histoires qu’elle recèle, l’itinéraire qu’elle a suivi pour arriver jusqu’à vous.

Itinéraire-s d’une chanson sera diffusé chaque 30 du mois, de Novembre à Mai sur la chaîne Youtube de Pianocean et la page Facebook.

Teaser – Itinéraire-s d’une chanson

A Pianocean web series – From November 2022 to May 2023

Pianocean invites you this winter to the heart of the project: the songs.

Each month, a mini documentary will retrace the process of creating a song. You will discover what inspired it, the stages of its writing and setting to music, the stories it conceals, the route she followed to reach you.

“Itinerary-ies of a song” will be broadcast every 30th of the month, from November to May on Pianocean’s Youtube channel and Facebook page.


EPISODE #1 – 30th NOVEMBER at 9pm – BREV FRA POLARSIRKELEN (Letter from the Polar Circle)

Oceans of time – Extrait enregistrement du nouvel album

Quelques images de l’enregistrement à bord du titre “Oceans of Time”, extrait du nouvel album à venir très bientôt !

Pour recevoir l’album “Cap au Nord” en avant-première, précommandez-le avant le 20 Octobre sur la boutique de Pianocean : https://www.wiseband.com/yo/shop.php?boutique=6070…

Cap au Nord – Sortie Nationale le 18 Novembre

A plus de 60 Milles d’un ami

29th May. Stomness.

Le dernier jour du festival, nous devons annuler le concert : après 4 jours d’échouage dans la vase, nous avons creusé un souille dans laquelle Lady Flow risque de glisser…trop dangereux, et anyway, il pleut ! Pas de concert, mais de la musique quand même : Nous allons écouter des artistes du festival au community centre et retrouver les copains de la Lady of Avenel en pleine session. On se donne rendez-vous sur Lady Flow pour une petite séance studio. Je veux enregistrer Barry, Harry et Nessie sur la chanson que j’ai écrite pour eux « Sail us a song ». Ils s’installent dans le carré, Barry et Harry mettent les casques et écoutent la chanson. Moi, je les regarde écouter. Je vois le sourire discret de Barry, les yeux fermé. Je vois le visage concentré d’Harry décryptant chaque note, chaque harmonie. Nessie et Barry s’installent, violons à l’épaule, archets en main…je positionne les micros. Une première passe pour prendre ses marques… Ils trouvent une belle mélodie pour l’après-refrain, s’organisent pour les couplets et deux prises plus tard, tout est dans la boîte ! Puis Harry remet le casque et passe une bonne demie-heure à chercher la contre-voix qui lui plaît sur les refrains. Sous ses airs si légers, je découvre un Harry très perfectionniste, extrêmement concerné et concentré sur ce qu’il va enregistrer. On fait plusieurs prises pour qu’il soit au plus près du flow des paroles. Sa voix chaude résonne dans le carré et ça m’émeut tellement d’entendre mes mots dans cette voix là. Une fois les prises terminées, je lui demande s’il veut bien enregistrer une de ses chansons, en nous en parlant un peu,  pour un podcast sur les songwritters sur lequel je travaille. Il choisit la chanson : « the beautiful port of Bilbao »…un chant de déception, de voyage fait en vain, d’attente sur un quai, d’espoir d’un manteau pour nous accueillir enfin. Le temps sur Lady Flow se suspend, nous baissons tous la tête pour mieux écouter, pour laisser la voix d’Harry nous habiter entièrement. La chanson est magnifique. Un grand silence suit les dernières notes…puis un « Waw ! Harry…this is some song ! ». Wahou Harry, quelle chanson !

Plus tard dans la soirée, nous retrouvons nos amis sur « l’autre Lady » pour une petite session. Nessie envoie un bel air au violon : « The hills of Hoy », les collines de Hoy, l’île juste en face de nous. Barry, toujours à propos, souligne que c’est quand même chouette de jouer une chanson que l’on peut voir par le hublot !

Puis Barry commence à nous parler de son nouvel album, « the Springbank voyage », inspiré de l’histoire vraie d’un grand voilier écossais parti en 1908 pour le pacifique. Ils nous raconte ses recherches dans les archives, ses découvertes, ses rencontres avec les descendants des marins du Springbank, la catastrophe que fût ce voyage, la mort de Hann, la femme du capitaine, juste après le cap Horn. On est tous plongés en 1908 quand il commence à chanter :

'where iron and steel meet canvas and rope, and the coal furnace kicks out great clouds of black smoke, where they work like machines by the banks of the Clyde, and a brand new ship launches on every fourth tide'. Où le fer et l'acier rencontrent la toile et la corde, et la fournaise du charbon dégage de grands nuages ​​de fumée noire, où ils travaillent comme des machines sur les rives de la Clyde, et un tout nouveau navire est lancé à chaque quatrième marée.

Le lendemain matin, en rangeant le pont de Lady Flow en vue du départ, on trouve derrière le mât un homard en plastique qui chante des chansons. Celui-là même avec lequel Árann avait joué la veille sur Lady of Avenel. J’avais alors dit à Aodh qui me proposait de nous le donner : « pas question, c’est l’enfer ce truc, pas moyen ! ». On avait alors bien rigolé. Ils nous l’ont déposé en catimini dans la nuit, les salauds !

Pas rancuniers, on rejoint le quai pour assister à leur départ. Lady of Avenel met cap au Sud vers Barra alors que nous nous apprêtons à caper au Nord. Nous aurions tous tellement aimé pouvoir naviguer de concert (c’est le cas de le dire !), bord à bord, autour du monde… « Vous v’nez aux Féroés le prochain été ? ». Et non, ils ne peuvent pas aller aux Féroés, ni en Islande…leur Lady à eux est de catégorie 2, ce qui signifit qu’elle ne peut naviguer à plus de 60 Milles d’un abri. Un « safe port » comme il se dit. Je rigole avec Barry en proposant que Lady Flow soit le « safe port » en question et qu’ainsi ils puissent nous suivre. Nessie souligne qu’un port avec des chansons, du whisky et de bons amis, c’est pas franchement « safe ». Elle sait c’qu’elle dit !

On ricane, on rigole mais le cœur se serre, le départ est là. Barry est à la barre, Nessie entame un air sur le pont arrière avec les musiciens bientôt rejoints par d’autre sur le quai. Aodh est à la manœuvre sur le pont avant, à tribord, Harry à bâbord. Barry lance « ready on the foredeck ?! ». « Ready ! ». Je largue l’amarre avant et regarde Aodh diriger les opérations : « stand by, stand by… », « cast off ! », « All on the sheets ! All on the sheets ! ». Et la Lady déploie ses voiles et s’éloigne du quai. Le violon de Nessie disparaît dans le vent. Barry et moi échangeons ce signe que nous nous étions fait à Kerrera l’été dernier au matin du départ : main sur le cœur, vous restez en moi.

Et voilà que je pleure, que je pleure d’amitié.

Ici il fait si froid que pleurer réchauffe les yeux.

Quelque soit notre catégorie, on ne devrait jamais naviguer à plus de 60 Milles d’un ami.

Toutes les photos sont signées Anne-Lise Le Pellec.

Pianocean Tour 2022. Orcades.

7th May 2022. Extrait du carnet de bord.

On arrive à hauteur de la petite Gigha et des grandes sœurs Islay et Jura. Islay, notre point d’entrée en Ecosse la saison dernière, où au petit matin nous faisions la course sur le ponton : « Le premier qui met un pied en Ecosse a gagné ! » et où j’embrassais à genoux l’herbe tendre de pré-salés. Gigha, notre point de sortie en fin de saison dernière où Lily s’est explosé le genou sur un caillou quelques heures avant de larguer les amarres pour le convoyage retour. Parfois, ça fait mal les départs !

Nous voilà donc là, entre l’arrivée et l’au-revoir, flottant entre les deux. Et c’est tout le temps comme ça que je me sens… flottant constamment entre départ et arrivée, entre « à t’aleur » et enfin se retrouver. Y’a quand même de quoi, parfois, être totalement à côté de ses pompes ! Et c’est pas simple, pour la marche en avant, d’être à côté de ses pompes totalement.

C’est souvent que je me surprends à cueillir les distances, ces drôles de vecteurs, et à en faire des bouquets de fleurs. C’est souvent que ma girouette tourne comme un moulin à vent, que je me fous de la latitude, des degrés et du temps…que je regarde le baromètre dégringoler en fredonnant des rayons. Bateau perdu entre l’après et l’avant, bateau flottant entre deux îles maintenant. L’Islay de l’arrivée, son fumet tourbé, la Gigha des départs au cœur serré, au genou bousillé.

Y’a que deux personnes vers qui se tourner alors pour garder un semblant de cap : Nicolas Bouvier et Beyoncé. Et non, c’est même pas une blague !

Tonton Bouvier parce qu’il nous rappelle : « on croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait ».  Soit, Tonton, je vais me laisser faire alors, et défaire encore…

Et sur le pont de ce matin écossais j’envoie « Halo » de Beyoncé…oui, mais dans la très belle version folk d’Ane Brun. « Think I’m addicted to your light ». Et l’humidité de la nuit s’évapore. Un immense halo de soleil met le feu à la brume et à mes égarements.

Oui, qu’importe la latitude. Certains toujours ressemblent à maintenant.

Elle est totalement à côté de ses pompes…pourtant, elle a des semelles de vent.

The sound…

Ton absence n’est que ténèbres.

4 Mai 2022. Ton absence n’est que ténèbres. Ou : un quart de nuit avec Jón Kalman Stefánsson comme ami.

J’avais été prévenue : « n’ouvre pas ce bouquin avant d’avoir terminé les travaux sur Lady Flow, sinon tu termineras jamais… Il va te happer », m’avait dit ma mère. Ok. J’ai donc attendu la mise à l’eau pour ouvrir ce dernier ouvrage de l’Islandais de nos cœurs ; ce livre à la couverture jaune dédicacé par Lily, magnifiquement : « Ton absence n’est que ténèbres…(youpi tralala)… Oui, certes, mais qu’est-ce que ta présence m’illumine ! Je sais que ces temps d’hiver sont un peu longs, sombres et humides mais j’espère que ce cher Jón te tiendra chaud. Un peu de ténèbres en plein jour n’a jamais empêché d’y voir clair, mais une seule flamme qui luit dans la nuit suffit pour garder le cap. Avec mon amour, Lily. »

Je me suis laissée happer. Je me suis laissée glisser dans ce livre, en toute confiance. C’était le moment du départ, de la préparation du bateau, des avaries de dernière minute et du cœur qui se débat pour ne pas dire si vite « à tout à l’heure »… j’avais pas trop le temps de lire mais je crois qu’en fait, c’est le livre qui m’a lu. Oui, en fait c’est ça. Je l’ai compris à la page 195. Quelques jours avant de lire cette page, je me suis entendu dire à propos de Tom Waits : « Tom Waits ?! Je n’envisage tout bonnement pas la vie sans lui. » Puis, quelques jours plus tard, je lis donc la page 195 où il est écrit : « Tom Waits. Ce serait plus difficile encore de traverser la vie s’il n’était pas là pour nous accompagner. »

Putain, Jón, c’est quoi ce bordel ?!

Je me laisse glisser, je me laisse lire… chaque soir, retrouver cette écriture si terriblement poétique, si merveilleusement humaine… cette écriture découverte comme une claque de vent dans « Entre ciel et terre », grandissant en puissance jusqu’au chef d’œuvre « Ásta » et puis là, quelques années plus tard, ce bijou de papier jaune, l’ami de mon quart de nuit.

Parce que j’ai terminé ce livre hier, pendant mon quart. Le vent montait, Lady Flow s’enfonçait dans les ténèbres de nuit de la mer d’Irlande… Demain nous devrions arriver à l’île de Man et le courant est avec nous. Mais la houle traversière nous fait valser et il faut garder un œil sur cette voile arrière qui risque d’empanner… et il ne me reste plus que quelques dizaines de pages. Comment je vais faire sans toi ? Toi, mon compagnon jaune de mes quarts de nuit ?

Bon, une page et je vais faire mon tour de veille. Accroupie en haut de la descente, mon bouquin éclairé faiblement par la petite loupiote rouge qui ne nous brûle pas les yeux et nous laisse scruter les ténèbres à volonté, je lis :

« La compilation de la Camarde, s’exclame Elías – de la Camarde avec un grand C. Ce morceau fait partie de la liste concoctée par Eiríkur tout spécialement pour cette journée. Vous la trouverez sur Spotify – sous le nom d’ Eiríkur. Selon lui, le désir le plus brûlant de la mort est d’embrasser la vie, mais chaque fois qu’elle se risque à l’étreindre, elle l’anéantit. C’est là sa plus grande douleur, une douleur que seule la musique a le pouvoir d’atténuer. Et cette playlist est la contribution d’ Eiríkur pour ce faire. »

A la bonne heure, cher Jón, je fais donc mon tour de veille et, après avoir un peu largué l’écoute arrière, j’envoie dans l’enceinte Nina Simone : « Just say I love him » de ta playlist de la mort et la houle traversière se cale sur cette valse bouleversante. Je fais trois pas de danse sur le pont, gracieuse comme on peut l’être, engoncée dans une veste de quart, un gilet de sauvetage et attachée par une longe à la ligne de vie qui fait rien que de s’emmêler dans tes pieds…Essaie donc de danser !

Je retourne à ma lecture : « Des heures tout en douceur, ainsi devraient s’ouvrir tous les matins du monde »…n’est-ce pas… J’inspire l’air noir et froid, je jette un œil au cargo qui nous dépasse sur tribord. On se les gèle. J’essaie de ramener en moi un peu de la chaleur de ces matins là. Je lis : « Et maintenant que je t’ai vu sourire, que va t’il advenir de moi ? »… La houle s’emballe, la voile claque, la girouette ne sait plus trop où donner de la tête. Je mets quelques degrés d’Est dans le cap. A tribord, on devine les lueurs blafardes que fait dans la chape de nuages la ville de Manchester. A bâbord, Dublin éclaire, plus discrètement. Je souris moi aussi, j’ai mis 3 degrés d’Est alors que je suis définitivement à l’Ouest ! Et les pages suivantes ne vont pas m’aider, hein, Jón ?

« Celui qui est en quête de la réalité trouve la poésie. Celui qui est en quête de poésie se trouve lui-même. Celui qui est en quête de lui même a le pouvoir de voyager entre les univers. »

Bordel, Jón…là je m’enfonce dans la nuit, harnachée comme un Février glacé et tu te permets ce genre de choses ?

« Avec mon amour qui se promène sur le cadran solaire de ta vie »… Ah, merci, ça réchauffe. Je vais d’ailleurs me faire un thé brûlant sur cette gazinière qui danse le swing juste sous moi et je remonte faire mon tour de veille et lire une page encore. C’est qu’il en reste pas beaucoup et que je veux prendre tout mon temps… Un océan de temps.

Le thé brûle, se renverse en partie, évidemment, fichue houle de l’Ouest ! La girouette semble avoir ciblé d’où vient le vent et la Lady avance à une belle allure de portant. Voyons, quelle est, musicalement, ta prochaine suggestion ?

« Hello Sunshine, won’t you stay ? »

Alors là non, c’en est trop ! Cette chanson de Springsteen je l’écoute chaque jour depuis des mois, depuis des moi je la murmure tout bas et toi, tu me la balances là, en page 583 ?! Enfoiré… Dire que je disais de toi « Cet auteur, c’est mon humain de référence ». Dire que tu me donnes raison. Tu fais chier, Jón, mais Merci.

Merci d’avoir remis l’amour à sa place, donc au centre du monde. Merci d’avoir compilé des morceaux sur Spotify pour la Mort. Merci de m’avoir fait rencontrer Guðríður, Hafrún, Skúli, Sóley, Aldís, Elías, Páll et les autres. J’ai adopté tes morts et tes vivants. Ils font partie de mon monde dorénavant. D’ailleurs, certains de tes morts s’entendraient franchement bien avec certains des miens et s’il reste quelques bières au frais dans le ruisseau, ils vont p’t’être même se pointer à votre petite sauterie dans le fjord qui ressemble à une étreinte !

Merci de me faire chialer de joie et de nostalgie sur le pont de mon voilier lancé dans la nuit.

Merci d’être cette putain de lueur dans le noir.

Merci d’être Jón le Phare.

« Il ne nous reste plus qu’à vivre.

Et demeurer à jamais ensemble. »

NB : Immense merci à Eric Boury d’avoir rendu visible la lumière de ce phare islandais à nos yeux de français.