Retour à terre = Rentrée littéraire !

Retour à terre = Rentrée littéraire
Alors que je m’apprête, à peine mis pied à terre, à quitter la Drôme pendant de longs mois pour une tournée qui nous mènera de la Guadeloupe au Canada, je savoure comme jamais l’automne drômois. La vallée de la Drôme, c’est ma baie d’hivernage, de tous les endroits du monde, c’est là où mon ancre tient le mieux, enfouie dans le bruit des galets, sous le vent des Trois Becs. Rentrer « à terre », à la saison du brame du cerf et des tapis de trompettes, m’émerveille à chaque fois. Et puis, outre les cèpes dodus et les pieds-de-mouton croquants, poussent en cette saison d’autres délices que je m’empresse d’aller glaner à La Balançoire, ma librairie à Crest. Ô joie que cette rentrée littéraire où je dégotte coup sur coup deux nouveautés d’auteurs que j’adore : le tome 2 de L’Âge d’eau de Benj Flao au rayon BD, et le nouveau livre de Corinne Morel-Darleux, Du fond des océans les montagnes sont plus grandes, aux éditions Libertalia.
La malice veut que ces deux-là vivent dans la Drôme, ce qui ajoute une qualité de plus à cette région que j’aime tant et qui recèle décidément bien des trésors. Jubilation géopoétique totale que de regarder depuis mon bivouac les falaises du Glandasse et de savoir qu’elles abritent, en plus de sentiers de rando et de coins à champignons, les auteurs des livres que j’ai dans le sac.
Parce que ces deux livres sont des trésors : trésors de finesse et d’humanité, trésors d’intelligence et de tendresse, trésors des doutes semés et des possibles à explorer. Chacun à sa façon, Benj avec ses aquarelles vibrantes et sa poésie qui transpire par tous les pores du livre, Corinne avec son mordant et son sens redoutable de la formule, tous deux mus par une inquiétude écologique et sociale commune, irradiés l’un comme l’autre d’une capacité d’émerveillement et de joie à faire péter les digues.
Je repense à cette phrase de Nicolas Bouvier dans L’Usage du Monde : « Moi, par-dessus tout, c’est la gaieté qui m’en impose. » Phrase magnifiquement commentée par François Morel plus récemment sur France Inter : « La gaieté serait un courage, une attitude. La gaieté serait une volonté, une exigence, presque une morale. Une manière de s’opposer à un monde qui semble ne vouloir comprendre que la violence, le rapport de force, l’humiliation de l’autre. Dans une société hystérique, dans un monde à feu et à sang, la gaieté serait une vertu, une vertu apaisante et créatrice. Pas une indifférence au monde, pas un ravissement crétin, pas une béatitude hors sol, mais une éthique, un principe de vie, une philosophie. »
Ces deux livres se font écho, peut-être sans le savoir, par leur amour du vivant, par leur angoisse, par leurs jardins syntropiques, leurs embruns salés et leurs personnages truculents. Et moi qui aime par-dessus tout les clins d’œil, quelle jubilation encore que de retrouver dans les pages de L’Âge d’eau le bateau Honky Tonk de mes copains Bots et Soizic ; Soizic qui, à l’heure où j’écris ces mots, est en train de donner les derniers coups de pinceau à l’affiche de la tournée antillaise de Pianocean.
Clin d’œil aussi à mon itinéraire dans le livre de Corinne : Les Tropiques. Moi qui, à quelques mois du départ, ai du mal à appréhender ce nouveau territoire, ayant toujours été plus à l’aise dans les tourbières que sous les palmiers, quelle joie de savoir que son nouveau roman Chimères tropicales sortira en janvier (merde… je serai au milieu de l’Atlantique… pas de librairie flottante par là-bas…) et qu’il pourra m’accompagner dans ce nouveau voyage, rejoignant une bibliographie que je prépare à coups de commandes à La Balançoire : Édouard Glissant, Kenneth White, Maryse Condé…
M’accompagner. Parce que les livres, c’est ça. Des compagnons. Des compagnons de route et de déroute ; des épaules sur lesquelles s’appuyer, particulièrement bienvenues à cette période de l’année où, rentrant tout juste de ma tournée aux Canaries, j’ai toutes les peines du monde à répondre au fameux « Alors, c’était comment ? »… quand dans ma tête se bousculent encore les arbres sang-dragon, les forêts de sylves, le silbo gomero, les radeaux de migrants et les hôtels resort.
Et alors qu’il me reste à peine trois mois pour préparer une tournée de huit mois, une transatlantique et quelques 6 200 milles nautiques à parcourir de La Palma à Saint-Pierre-et-Miquelon, des Antilles à la Floride, des Bahamas à la Nouvelle-Écosse… Alors que le vertige de la distance, de la logistique, de l’endurance à venir me prend… eh bien ces compagnons-là m’offrent ce dont j’ai besoin : du courage, de la ténacité et, par-dessus tout, de la gaieté.
Car si chacun trace une route surface différente, la route fond est la même:  celle qui nous fait tenter de « hisser la beauté à la hauteur de l’absurde ». Et comme dirait ma pote Soizic : « Y’a du taf ! »
Alors je quitte la librairie en très bonne compagnie, et avant de retourner remplir des formulaires de permis de travail temporaire, je cite cette dernière phrase du livre de Corinne, qui sera sûrement le message automatique journalier que je vais encoder dans mon traceur satellite pendant la transat, et qui a franchement de la gueule : « Carpe that fucking Diem. Bisous iodés. »

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