Avec mon p’tit caractère trempé des tourbières, j’ai toujours considéré que mettre du Sud dans mon cap, ce serait comme mettre de l’eau dans mon vin…ou pire, du sirop dans ma Guinness ! Depuis le début de Pianocean, je n’ai eu que deux caps : Nord et Ouest. Mon préféré : Nord-Ouest. Et malgré la malice de la météo là-bas, on y est allé, pour trouver la malice des gens de là-bas. Deux saisons sur la côte ouest de l’Irlande, une saison dans les Hébrides écossaises. J’étais chez moi là-bas, à tirer des bords entre les falaises noires bordées du violet des bruyères, à engloutir les Guinness comme du p’tit lait, à avaler toutes les chansons et toutes les histoires que nos cousins celtes se délectent à raconter. Le gaélique est ma musique, les tourbières mon tapis de danse.
Portés par les courants et mon éternel crédo « Au Nord, au Nord, plus haut ! », on a poursuivi la route : Orcades, Shetlands puis la Norvège et ses 1000 Milles de côte sinueuse jusqu’aux Lofoten. Mais j’ai vite compris que nous n’étions plus en terre celte…que le Nord, ici, avait tous ses droits…la pudeur, la distance, le froid. Et les chansons, ce n’était pas dans les pubs qu’il faudrait les chercher mais au plus profond des glaciers. On a payé cher le prix de cette nature éblouissante. Malmenés par la météo polaire ne nous laissant presque aucun répit, en huis-clos sous l’averse sortant le piano entre deux grêlons…on a fini élimés, essorés, bien abîmés. Il a fallu se décider : Est-ce qu’un peu de Sud ne nous ferait pas du bien ?
J’étais pétrifiée par le dilemme. Je repense maintenant à ma copine Soizic, peintre et navigatrice, me disant quelque chose comme : « Quand il s’agit de la mer, il faut tout de suite isoler ce qui tient de la fierté … et le mettre de côté ». Je me revois, brandissant mon itinéraire : « Du Nord, du Nord, Lofoten, Islande, Groenland ! ». Toute fière…
C’est alors que j’ai compris qu’aller au Sud, c’était aussi sortir complétement de ma zone de confort. Pas de Samuel Beckett, de stout près du feu de tourbe et de paddys en tweed aux Açores. Ce n’est pas ma culture, pas mes racines, je n’ai aucun repère.
Et alors, Marieke, depuis quand on voyage pour trouver ce que l’on connaît ? Et un itinéraire, c’est bien d’en avoir un… c’est encore mieux de savoir s’en écarter.
Alors, c’est décidé ? On va faire cap au Sud ?
Oh vous me manquez déjà, mes Sean-nós, mes chers chants irlandais…
D’ailleurs, comment on dit « Sean-nós» en portugais ?
Et bien, on dit « Fado » :
« Le Fado est né un jour
Où le vent soufflait à peine
Et où le ciel prolongeait la mer
Au bastingage d’un voilier
Dans la poitrine d’un marin
Qui, étant triste, chantait »
Il ne m’en faut pas plus. Et je peux bien débarquer là-bas avec ma nostalgie d’Eire et d’Alba collée à la peau. L’açoréen s’y connaît en nostalgie comme l’écossais en whisky. Eux, le peuple de la « Saudade », ce sentiment intraduisible, ce vide laissé par ceux que l’on aime et qui sont loin…et que l’on rempli de musique, et que l’on comble de poèmes pour qu’il soit moins béant. « Saudade is missing all the things that make us complete ». Les Açores. Le peuple qui a inventé un instrument à double-cœur, à son image, la Viola da Terra : deux cœurs, douze cordes, des mélodies pour traverser les océans et se retrouver. Un peuple qui a inventé un tel instrument ne peut qu’être passionnant.
« Yes, we still have two hearts
One that stays
And one that leaves » disent-ils.
J’aurais pu écrire ce refrain.
Gens des archipels, peuple à double-cœur, le vent vient de tourner… Vous entendrez bientôt comme un air de piano porté par les alizés.
🖌Affiche signée Soizic Seon, peintre-navigatrice qui s’y connaît en lumières de mer !
